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L'influence de Voltaire au Canada

Mis à jour : févr. 10

Les lecteurs de ce blogue seront peut-être stupéfaits de lire ici une recension d’un ouvrage de Marcel Trudel ; une fois n’est pas coutume. S’il n’est plus à démontrer que l’auteur de L’influence de Voltaire au Canada, de L’esclavage au Canada français ainsi que des Mythes et réalités dans l’histoire du Québec, a passé sa carrière à déboulonner les fondamentaux du peuple canadien-français, dissociant au passage le combat pour la foi du combat pour la langue, Marcel Trudel fut à la fois un opposant du Canada français ainsi qu’un historien doué de génie. Il convient de reconnaître, même chez nos opposants, le génie lorsqu’il y est. Tout comme Louis-Joseph Papineau, Trudel a gaspillé ses talents en se mettant au service d'idées étrangères.


L’ouvrage en question, L’influence de Voltaire au Canada, fit polémique à l’époque. Trudel s’y attarde à débusquer le voltairianisme chez nos auteurs, allant de l’époque du régime français jusqu’au début du XXe siècle. La bibliographie de ce livre en deux tomes est considérable (52 pages). Nous reconnaissons là un véritable travail d’historien.


L’étude débute à l’époque de la Nouvelle-France. Les allées et venues avec la France sont alors aisées. Un français, libre-penseur et libertin, voltairien avant l’heure, le baron de La Hontan, critique l’organisation de la colonie. On ne peut vivre en Nouvelle-France et être polisson à la fois ; il s’en offusque. Le séjour de La Hontan fut de courte durée, cependant, il laisse derrière lui un mythe tenace sur les filles du roy. Cette calomnie sur les fondatrices des familles canadiennes reste toujours, malheureusement, dans l’imaginaire collectif de nos jours.


Une cinquantaine d’années plus tard, le général de Montcalm lut pendant les solitudes de l’hiver l’Encyclopédie. Cette lecture ne semble pas avoir déteint sur lui. N’a-t-il pas dressé une croix après la victoire de la bataille de Carillon (1758) ? Son fidèle capitaine, Bougainville, provenait des cercles des Lumières. Il avait même fréquenté d’Alembert en personne.

Louis-Joseph Papineau.

Après la Conquête, les œuvres de Voltaire étaient peu nombreuses dans la Province of Quebec. Cependant, les protestants de l’Ontario et des États-Unis en possédaient plusieurs copies dans la langue de Shakespeare. C’est autour de l’an 1800 que commença l’inondation voltairienne : « Au commencement du siècle dernier (vers 1800), un Anglais du nom de Raffenstein avait abordé à Québec sur un navire dont une partie de la cargaison se composait de livres français, parmi lesquels il y avait de magnifiques éditions des philosophes du dix-huitième siècle... Ne sachant que faire des livres français qu’il avait à son bord, il les vendait à vil prix en les faisant colporter dans les campagnes » (Abbé Casgain, Bull. des Recherches historiques, XXIII, 61.) À partir de cette époque, les livres de Voltaire se vendirent un peu partout, échappant alors au contrôle ecclésial.


On ne pourrait songer aux troubles de 1837-1838 sans y inclure un certain fond de voltairianisme. S’il est vrai que Voltaire ne fut pas cité dans les assemblées, l’auteur de Candide fit quelques dommages sur la formation intellectuelle des dits « Patriotes ». Leur chef, Louis-Joseph Papineau, refusait la parole des prêtres dans les affaires politiques. En chambre, il soutint le Bill des fabriques, véritable invasion démocrate dans les paroisses. Dans les discussion autour de ce bill, Papineau affirme que le clergé ne vise qu’au pouvoir, faisant les rois et les défaisant à sa guise. Des fabriques, Papineau remonte facilement jusqu’à l’expulsion des Huguenots, laquelle aurait été un malheur pour la jeune colonie de la Nouvelle-France. Or, l’interdiction des huguenots nous a donné la stabilité et l’unité religieuse. Que serions-nous devenus si la moitié de notre peuple avait été protestant? Nulle Revanche des berceaux! Passons.


Ludger Duvernay, le directeur de La Minerve et, plus tard, de la Société Saint-Jean-Baptiste, recopie des passages entiers du Dictionnaire philosophique dans son journal.


Denis-Benjamin Viger, cousin de Papineau et de Mgr Lartigue, subit lui aussi l’influence de Voltaire. François-Xavier Garneau, dit « l’historien national » (Trudel conteste la pertinence de ce titre, sachant que Garneau fut libéral et pestait contre le clergé), fut un temps le secrétaire de Denis-Benjamin Viger. Suite à l’injure du Rapport Durham, Garneau relève courageusement le gant et décide d’écrire l’histoire du Canada. Son Histoire du Canada reproduit les idées de Voltaire. Le retard du Canada sur les États-Unis s’explique par la prédominance du catholicisme sur l’esprit national. Le commerce doit primer sur la conversion : « tandis que nous érigions des monastères, le Massachusetts se faisait des vaisseaux pour commercer avec toutes les nations. » Voltaire ne parle pas autrement lorsqu’il fustigeait les Croisades : « Le bien public doit être préféré à toute société particulière et l’Etat aux moines : on le sait assez. » Garneau suit aussi Voltaire sur l’intolérance, laquelle aurait été personnifiée par Mgr de Laval. De Mgr de Laval, Garneau va aux jésuites, sempiternelle rengaine voltairienne. Les protestants sont supérieurs aux catholiques, ils sont tolérants, leurs affaires fonctionnent, etc. De ce discours, on comprend que la solution proposée est d’abandonner le catholicisme et de se faire protestant. N’est-ce pas là l’inspiration de l’École de Laval, dirigée par Marcel Trudel? Allons plus loin : n’est-ce pas l’idée poursuivie par la réforme de l’éducation de la Révolution tranquille? Trudel avait beau différer d’opinion sur les collèges classiques, la Révolution va toujours plus loin que ses parents.

Joseph Guibord.

Sautons les époques. L’institut canadien de Montréal est fondé en 1844. Il s’agit d’un regroupement d’une bonne partie de l’élite canadienne-française de l’époque. C’est sous la direction de Joseph Doutre que l’Institut en viendra aux hostilités avec l’évêché de Montréal. La bibliothèque de l’Institut était richement constituée. Le gouvernement français de Napoléon III fournit des centaines de volumes, ainsi que des milliers de dollars pour l’Institut canadien. Victor Hugo, devint même le patron de l’Institut. Plusieurs livres à l’Index obtinrent place dans la bibliothèque : Rousseau, Voltaire, Sue, Diderot, Volney. C’est à propos de ces livres que l’Institut entra en lutte contre l’évêque de Montréal, Mgr Ignace Bourget. L’évêque demande la mise sous verrou de ces livres, poisons pour l’esprit. L’Institut s’y refuse. Sentant le roussi, les modérés quittent l’Institut canadien et fondent l’éphémère Institut canadien-français. L’Institut canadien devint un repaire de radicaux et d’anticléricaux virulents. Plusieurs membres de l’Institut canadien voulaient en découdre depuis un bon moment avec les autorités religieuses. Louis-Antoine Dessaulles, membre actif de l’Institut canadien et propre neveu de Papineau l’ayant suivi lors de son exil en France, mène la lutte tel un diable. Voulant « dessoller » l’Eglise, il rappelle l’affaire Galilée (qui étrangement, ne fit pas de bruit avant l’époque des Lumières) et l’Inquisition, deux sujets fétiches de Voltaire.


Louis-Joseph Papineau vint donner des conférences à l’Institut canadien. Désapprouvant les excès d’anticléricalisme de l’Institut, Papineau les soutint toutefois dans leur combat. La « brillante pléiade de 1854 » (le mot est d’Arthur Buies) mène la lutte à l’Eglise catholique. L’Institut compte des publications : l’Avenir de Eric Dorion et Le Pays de Honoré Beaugrand. Dans Le Pays on peut y lire : « Ce que je suis? un républicain socialiste. Ce que je veux? des réformes socialistes. Ce à quoi j’aspire? à l’abolition des nationalités. » Puis dans l’Avenir, à l’époque du « citoyen Blanchet » on réclame l’abolition de la dîme, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, des écoles subventionnées par l’Etat et dépouillées de tout enseignement « sectaire ». Entre l’Institut canadien et les accusations de « priest-ridden Quebec » des Anglais, il n’y a qu’un pas. Les membres de l’Institut canadien considèrent Papineau comme un maître à penser. Comme lui, ils conçoivent l’avenir du Canada en tant que républicains. Ils admirent les États-Unis et désirent intégrer le giron américain : ils sont annexionnistes.


Enfin, tout comme Voltaire, l’Institut canadien tonne contre les jésuites (et c’est peu dire). Les jésuites sont une réelle obsession pour certains. De nos jours, il est toujours possible de lire les mêmes niaiseries anti-catholiques. Leur haine des jésuites provient de l’opposition qu’a tenue la Compagnie de Jésus contre les Lumières : l’abolition de cet ordre fut une nécessité pour les révolutionnaires, au point que les fripouilles de tous les royaumes firent front commun contre les jésuites, certains menaçant même Rome de faire schisme!


L’opposition entre l’Institut canadien et Mgr Bourget atteint un sommet avec l’affaire Guibord. Les membres de l’Institut en tant que baptisés, ne s’étant pas soumis à propos des livres à l’Index, furent excommuniés. Joseph Guibord, un obscur typographe membre de l’Institut, n’ayant fait aucun tapage de sa vie (ni articles ni conférences), vint à mourir. Guibord ne fréquentait plus les sacrements depuis plusieurs années. Mort excommunié, le curé de Notre-Dame refusa de l’inhumer dans le cimetière catholique. L’Institut canadien, poussant la veuve Guibord, saisi la justice contre cette décision. On entendit pendant ce procès les pires choses. Joseph Doutre laissa éclater sa haine maladive des jésuites (responsables de tout selon lui) : « Honneur soit rendu aux Sauvages de ce continent qui avaient commencé à supprimer du sol canadien la première semence de la sainte Société de Jésus ! » Le juge Mondelet donne raison à l’Institut : l'excommunié Guibord sera enterré dans un cimetière catholique. Ce jugement qui bafoue les droits de l'Eglise catholique (le droit d'être inhumé en terre chrétienne est réservé qu'aux seuls catholiques, il ne l'est pas pour les apostats et excommuniés), ainsi que la foi séculaire du peuple canadien-français, constitue une indéniable invasion du temporel dans le domaine spirituel. L'affaire n'en reste pas là et monte jusqu'au Conseil Privé de Londres. La justice protestante confirme le jugement rendu par le juge Mondelet. Les membres de l’Institut canadien de Montréal croient triompher. Le corps de l'excommunié Guibord - ou ce qu'il restait car l'affaire dura plusieurs années - pénétra finalement le cimetière sous escorte de l'armée. Mgr Bourget déclara la portion de ce cimetière maudite et hors du cimetière. Dans l’opinion populaire, on crut que l’Eglise catholique fut injustement lésée dans ses droits. Le triomphe tourne au désastre : la population se désintéresse de l’Institut canadien.


Des rescapés de l’Institut, Arthur Buies continua le combat « au vitriol » contre l’Eglise catholique. Aux dires de Trudel, Buies est le voltairien le plus complet que le Canada ait eu. Toujours selon Trudel, « Le voltairianisme de Buies est avant tout une guerre générale contre tout ce qui peut tenir aux traditions religieuses : il se résume dans le mot-préface qu’il met en tête de la Lanterne : J’entre en guerre ouverte avec toutes les stupidités, toutes les hypocrisies, toutes les infamies. » Déiste comme Voltaire, il déclame croire en Dieu mais pas en la religion. Il ne veut point de dogmes, car il recherche la « vérité que Dieu lui-même a déclaré difficile à trouver. » Il demande la séparation de l’Eglise et de l’Etat : « La religion d’Etat est le pire des fléaux ; elle enlève à l’esprit son exercice libre, et le façonne à un corps de doctrine qu’elle ne lui permet pas seulement de discuter. » Buies est d’avis comme Voltaire que « l’intolérance a allumé des bûchers partout et que la philosophie les a éteints. » Les noms des saints parsemant le Québec lui sont intolérables.

Le point commun de tous ces écrivains est qu’ils se prétendent tous « théologiens », mieux avisés sur les Ecritures. Ils veulent donner des leçons aux prêtres, aux évêques, aux papes. Jésus-Christ aurait désavoué le catholicisme selon leurs dires. Fait particulier, ils soutiennent, comme les protestants, que les premiers chrétiens ne connaissaient pas les chasubles et ni les autels. Les catacombes de Rome prouvent pourtant le contraire : on y honorait la sainte Vierge, on célébrait la messe sur les tombeaux des martyrs.


Professant leur foi, tout en distinguant les prêtres de la religion — ce qui permet d’attaquer sans cesse les prêtres et les moines — Voltaire et ses disciples canadiens somment les autorités religieuse de retourner à « l’esprit de l’Evangile ». Plusieurs similitudes existent entre les diatribes voltairiennes et l’esprit de Vatican II, telles que souhaitées par les novateurs modernistes (l’usage de l’archéologisme afin de revenir à la « pureté Evangélique »). Le constat est parfois troublant. Chose certaine, la laïcité, l’abolition de l’Index et la réforme des rites auraient satisfait Voltaire lui-même : c’est ce qu’il prêche sans relâche.


Le ton de l’ouvrage est le même que celui de son Chiniquy. Il y a une certaine lourdeur lorsque Trudel s’oppose, en tant qu’auteur, à l’anticléricalisme, au libéralisme des Garneau ou Sulte. Trudel semble y faire du théâtre. Une dizaine d’années après la parution de ce livre, Marcel Trudel fut à la tête d’une branche du Mouvement laïc de langue française. Il réclame la laïcité, c’est-à-dire la lutte contre l’influence de Jésus-Christ dans la société. Voltaire n’en demandait pas moins lorsqu’il déclamait contre le « règne des prêtres ». Pour son Influence de Voltaire au Canada, Trudel aura lu l’intégralité de Voltaire et on se demande si le patriarche de Ferney n’aura pas quelque peu déteint sur lui.


Marcel Trudel, L'influence de Voltaire au Canada. Fides. 1945. 536 pages.



Pour en connaître d'avantage sur l'Institut canadien de Montréal, consultez le livre du père Théophile Hudon S.J., L'Institut Canadien de Montréal et l'Affaire Guibord.

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